Les écueils de la lutte contre la stigmatisation : exotisation des populations et esthetisation de la précarité sociale….

On apprend via l’édition sequano-dionysienne du journal Le Parisien datée du 10 juin dernier qu’un road trip en Seine-Saint-Denis est à nouveau organisé : un jeune photographe ira dormir chez l’habitant en échange de la préparation de bons petits plats (à lire ici : « Ce photographe vient dormir chez vous »). Le tout fera l’objet d’une exposition. Ces initiatives commencent à devenir très gênantes. Effectivement la Seine-Saint-Denis n’est pas un département banal mais les habitants sont terriblement ordinaires. Quelle est l’idée? S’agit-il d’une entreprise ethnographique? D’un « Rendez-vous en terre inconnue » avec dépaysement assuré? L’an dernier déjà, nous avions eu droit à une expérience similaire avec un remake de l’émission « j’irai dormir chez vous » : « mon incroyable 93 ». Du coup, bis repetita cette année avec une nouvelle formule moins élaborée. Et gênante. Un mélange de journalisme façon Jean-Pierre Pernaut, et d’ethno-fiction à la manière de Jean Rouch (« Tu nous regardes comme des insectes », lui lançait le cinéaste sénégalais  Sembène Ousmane en 1965) ? Tout ceci rappelle également les actualités coloniales d’antan (exemple ici : « La moisson sera belle »). Ah que les gens sont gentils malgré les difficultés de la vie!

Il faut cesser de « folkloriser» et d’ «exotiser » la Seine-Saint-Denis. On y fait de bons couscous, de bons tiebs, et alors? Quand ce n’est pas le couscous, c’est le rap et le sport. Sympathique mais réducteur. Il existe évidemment d’autres initiatives valorisant notre département sur les plans culturels, économiques ou solidaires, ce qui ajoute justement à la gêne face à ce remake de Tintin au Congo.

La Seine-Saint-Denis c’est la France, mais c’est pourtant ici un terrain d’exploration pour un globe-trotter, qui après avoir sillonné l’Amerique du sud et Madagascar, a décidé d’aller à l’aventure dans le 93. 

La première phrase de l’article du Parisien en dit long sur l’ « exotisation » sous-jacente. Le  globe-trotteur « adore » le parvis de la gare de Saint-Denis où il a donné rendez-vous au journaliste. De qui se moque-t-on? Acculés par la pauvreté, des femmes et surtout des hommes, souvent immigrés primo-arrivants’ y vendent des brochettes cuisinées sur des caddies, du poisson pêché dans la canal et posé à même le sol sur des papiers journaux, des carte pour mobile prépayées, des cigarettes de contrebande, et la nuit ce parvis et ses abords se transforment en coupe-gorge. Le Parisien faisait déjà état de la situation en 2015 : « Le quartier de la gare investie par les vendeurs à la sauvette ». Ce photographe  « adore » la misère, et l’insécurité? Pas moi. Et il doit bien être l’un des rares habitants du département et de la ville de Saint-Denis à se réjouir de la situation sur ce parvis de gare, qui fait réagir un certain nombre d’habitants, entre exaspération et empathie (cf : les manifestations et contre-manifestations fin 2017).

Les élus et les associations mobilisés pour enrayer cette précarité sociale qui grossit les rangs des vendeurs de brochettes ou de maïs doivent tomber de leur chaise face à cette « esthétisation » de la misère. Le parvis de la gare de Saint-Denis, c’est l’exposition crue de la violence sociale, des gens qui subissent. Et ce ne sont pas les personnes que l’on rejette, mais bel et bien cette situation insupportable. Par qui et où est-ce acceptable en dehors de la Seine-Saint-Denis? Certainement pas sur les parvis du Trocadéro ou de La Défense. On craint le pire pour la suite de l’aventure à venir…

Ce genre d’initiatives, qui partent certes de bons sentiments expliqués dans l’article, puisqu’il s’agit de renvoyer une image positive de populations accueillantes et combatives, se terminent finalement en expédition coloniale d’un genre nouveau. Très gênant.