Extension des conditions de déchéance de la nationalité inscrite dans la Constitution ? La réponse à la terreur ne peut pas être l’abaissement de la République !

Retrouvez ci-dessous ma tribune parue sur le site de Mediapart le 27 décembre 2015 :

« Dans le Front populaire — le vrai, celui des foules, non des politiciens — il revivait quelque chose de l’atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres prêtèrent serment sur l’autel de la patrie, avaient perdu contact avec ces sources profondes. » Marc Bloch, L’étrange défaite.

Extension des conditions de déchéance de la nationalité inscrite dans la Constitution ? La réponse à la terreur ne peut pas être l’abaissement de la République ! Que notre loi fondamentale établisse de facto une hiérarchie entre les citoyens français nés en France et sans autre nationalité, et les citoyens français binationaux nés en France constitue une atteinte au droit du sol : soit l’un des fondements de notre République qui ne distingue pas selon les origines. C’est la déchéance de « Marianne » et de ce projet commun de construire pour tous un avenir fondé sur la liberté, la fraternité et surtout l’égalité.

La grande catastrophe était prévisible car les soldats de la République ont déserté la tranchée idéologique depuis bien longtemps. Le moteur républicain n’est plus nourri par cette essence vitale que l’on nomme égalité. La Nation issue de la Révolution Française a perdu ses penseurs au profit d’une petite caste d’aigris et d’une France se rêvant inégalitaire. Nous sommes assommés par les nouveaux « oracles » médiatiques : Onfray, Finkielkraut en passant par Zemmour, occupent au pas de l’oie un espace médiatique et intellectuel abandonné par les « nôtres ».

Les « nôtres » après la Libération chantaient la paix avec les mots de Paul Éluard et les dessins de Picasso, les « nôtres » dénonçaient la torture en Algérie, la guerre au Vietnam, avec détermination et armés du sourire de la victoire. Aujourd’hui les prétoriens du malheur ignorent cette France du combat émancipateur : les tirailleurs sénégalais, les martyrs du 17 octobre 1961, la marche pour l’égalité en 1983, mais aussi les combats ouvriers de l’immigration reconstruisant la France après 1945. Nul ne peut contester que notre pays s’est construit, aussi, grâce à ceux qui l’ont choisi, qui l’ont aimé, qui ont contribué à sa grandeur et son rayonnement.

Ce n’est pas la somme des identités qui cimente le corps social français, mais le sentiment d’avancer ensemble. Il faut l’avoir à l’esprit, à l’heure où dans de nombreux territoires de la République, la transformation sociale paraît abandonnée, et où les fractures de la société peuvent s’exprimer de manière violente, parfois jusqu’à la dissidence ultime.

La France de 2015 chante le néant et l’absurde d’une partie de la classe politique sans marqueurs et clivages politiques clairs, alors que les valeurs décident de tout. La citoyenneté et la nationalité ne peuvent avoir la temporalité d’un CDD tout simplement car les terroristes sont « nos » barbares. Des desperados séduits par une idéologie mortifère issue des soubresauts de guerres lointaines certes, mais des purs produits d’un corps malade que l’on nomme la France. Certains voudraient l’amputer et jeter les morceaux en direction de l’étranger, mais le mal repoussera si l’on n’en coupe pas les racines, car les métastases sont bien françaises.

Depuis plusieurs jours, je vis donc un cauchemar : celui d’une militante de gauche, viscéralement républicaine, assumant sa binationalité franco-congolaise et ses origines sociales, mais ayant fait le choix de placer au-dessus de ces caractéristiques le triptyque républicain : Liberté, Egalité, Fraternité. Cette « déchéance » est pour moi une gifle, un coup de poignard asséné à nos parcours exemplaires au sein de ce pays que nous aimons car c’est notre pays, et nous n’avons pas de patrie de rechange. Je ne peux concevoir que le droit du sol sacralisé par l’idéal républicain soit remplacé par le droit du sang.

L’élue de Seine-Saint-Denis que je suis sait pouvoir s’appuyer sur les forces vives du « 93 » qui font la gloire de notre pays, tous les jours, et dans de nombreux domaines (culturels, économiques, sportifs, intellectuels, etc.). Je dis bien la gloire. Nous sommes ce peuple aux multiples couleurs que l’on entend rarement et qu’une certaine « intelligentsia » méprise. C’est une lutte idéologique sans merci qui doit conduire à une mobilisation de toutes les énergies positives, au service du commun comme ambition républicaine. Nous sommes nombreux, sur le terrain, confrontés à l’expression de la défiance à l’égard de nos élites, mais prêts au combat pour ne pas assister à une étrange défaite républicaine. Nous jouons notre survie morale, intellectuelle, et même physique au vu de la flambée actuelle des violences racistes, antisémites et islamophobes. Gardons toujours en mémoire que notre pays nous a parfois habitués à des accidents de parcours aux conséquences dramatiques.

La descente aux enfers va-t-elle continuer ? Au prochain acte de terreur, quelle sera la réponse ? Dans la surenchère réactionnaire face à l’horreur djihadiste, que va-t-on proposer ? Un glissement progressif vers un retour à la société d’Ancien Régime ?
Le combat contre le terrorisme doit évidemment être implacable, et d’ailleurs le gouvernement porte cette exigence sans ambiguïté. Pour autant, nous devons prendre la mesure des défis que nous lancent les adeptes d’une France tentée par le repli. Nos discours et nos actes doivent surtout être à la hauteur de nos concitoyens tombés en janvier et en novembre 2015. L’esprit de la République doit renaître de ses cendres, aux couleurs d’une France fraternelle et solidaire! C’est l’ADN et c’est l’honneur de la gauche. Nous ne vaincrons le terrorisme qu’avec les armes qui ont toujours été les nôtres : le commun, le progrès social, la démocratie, bref la République.

Je sais que je ne suis pas la seule à vivre ce cauchemar. Le Président de la République doit entendre notre désarroi, et surtout notre incompréhension devant une mesure complètement inefficace et qui divise, tout en jetant la suspicion et l’opprobre sur de nombreux Français. Lors du vibrant hommage national qu’il a rendu aux victimes des attentats du 13 novembre, François Hollande prônait le rassemblement autour de nos valeurs fondamentales. Il ne pourra jamais prendre forme si l’extension de déchéance de la nationalité est maintenue. Il est encore temps d’y renoncer. J’ose espérer que le chef de l’Etat entendra notre appel.